Regards croisés des professeurs et des personnels de direction Jean-Marc ROBIN

Qu’est-ce qu’un bon chef d’établissement ?
Regards croisés des professeurs et des personnels de direction

Jean-Marc ROBIN

Après avoir essayé de décrire « qu’est-ce qu’un bon collège », nous nous demanderons qu’est- ce qu’un bon chef d’établissement en privilégiant le regard des professeurs et des personnels de direction eux-mêmes. L’approche institutionnelle peut être appréhendée à travers le référentiel des personnels de direction ou les modalités de leur évaluation. Ce texte, qui s’appuie sur une série d’entretiens avec des enseignants et des personnels de direction, propose quelques pistes de réflexion.

Le regard des enseignants: savoir décider, expliquer, coordonner, motiver et remobiliser

Les professeurs ne sont pas demandeurs d’un chef d’établissement “absent” qui les laisse tranquillement travailler dans leur coin, ils reconnaissent aux proviseurs ou principaux un rôle essentiel : piloter l’établissement, être capable de le développer, c’est à dire de mettre en oeuvre un projet qui aura été préalablement discuté et négocié avec la communauté scolaire et en premier lieu avec les enseignants et leurs représentants. La première qualité que l’on semble exiger de lui c’est le sens des relations humaines, le chef d’établissement doit savoir écouter et créer un climat de confiance réciproque entre la direction et les professeurs. On exige donc de lui de faire preuve tout particulièrement de tact, de courtoisie, d’humanité, à la fois pour ne pas rajouter à l’éventuel stress qui peut naître de relations parfois difficiles avec les élèves mais surtout pour favoriser les projets et encourager les initiatives des professeurs.

Les professeurs reconnaissent aux chefs d’établissement un rôle de coordination des enseignants, “le patron” doit savoir susciter les projets mais également s’opposer aux initiatives individuelles ou collectives qui risqueraient de menacer la cohésion de la communauté scolaire, il doit savoir trancher et veiller à sauvegarder l’intérêt général. Les professeurs de lycée sont, par exemple, très attachés à leur discipline et à leur filière (scientifique, littéraire, technique ou professionnelle), le chef d’établissement doit donc développer son lycée sans donner à penser qu’il privilégie une filière plus qu’une autre ou une discipline au détriment des autres. Savoir communiquer, expliquer des décisions, rassurer ceux qui se sentent “mal traités” est une qualité demandée aux chefs d’établissement.

Mais il ne s’agit pas seulement de savoir communiquer en interne en direction des professeurs, il faut aussi savoir représenter à l’extérieur l’établissement auprès du rectorat pour arracher des moyens supplémentaires (des postes ou des heures pour faire croître la DGH, la dotation globale horaire) ou encore auprès des collectivités locales qui ont la responsabilité de l’entretien et de la construction des locaux et dotent les établissements d’une subvention de fonctionnement qui représente l’essentiel de ses ressources.

Les qualités de communication seront aussi utiles pour savoir canaliser les parents et les élèves. Les jeunes professeurs en particulier désirent des chefs d’établissement qui les soutiennent quand ils rencontrent des problèmes d’autorité vis à vis des élèves. Si certains professeurs peuvent avoir « une autorité naturelle », la plupart ont besoin de temps pour avoir pleinement confiance en eux et maîtriser leur métier, selon la Direction de l’Evaluation et de la Prospective il faut 6 ans pour arriver à cette maîtrise.

Soutenir les professeurs ce n’est pas seulement “faire barrage” quand les parents veulent se mêler de pédagogie et de ce qui se passe dans la classe, c’est aussi comme l’affirme Françoise, (CPE) être capable également de “récupérer les gens un peu en marge” et “être attentif à l’individu professionnel et privé”. Le métier de professeur offre peu de possibilité de mobilité professionnelle, les chefs d’établissement doivent donc savoir remobiliser les enseignants et les aider à résoudre leurs difficultés. Les professeurs hésitent à proposer explicitement leur aide à leurs collègues car cette offre est vécue par les intéressés comme un stigmate et une rupture de l’égalité entre pairs. L’attention à l’individu privé est aussi une

1

demande des enseignants, le métier d’enseignant exige d’être disponible pour ses élèves et d’avoir réglé ses problèmes privés, le chef d’établissement doit aussi être attentif et savoir entendre les difficultés de ses subordonnés. Le désintérêt pour l’individu privé sera vécu comme une faute grave et cela d’autant plus que les enseignants du secondaire forment un corps féminisé qui attirent les jeunes femmes diplômées recherchant un équilibre entre vie professionnelle et privée.

Les professeurs sont soucieux de préserver leur autonomie dans l’accomplissement de leur travail et ne désirent pas, en permanence, rendre compte ou rendre des comptes. Ils ne demandent pas une relation fusionnelle mais plutôt un style de direction plus souple, plus humain moins administratif et moins hiérarchique. Le chef d’établissement est pleinement reconnu dans sa fonction dès lors qu’il sait écouter, négocier, décider et expliquer ses décisions. Le chef d’établissement doit donc savoir fédérer et impulser une dynamique d’établissement qui donnera envie aux professeurs de s’impliquer et de s’accomplir dans leur travail.

Le point de vue des personnels de direction: savoir écouter, communiquer, déléguer et réguler

La lecture des entretiens réalisés auprès des personnels de direction permet de constater qu’il n’y a pas d’écart entre les qualités que doit posséder pour les professeurs “un bon chef d’établissement” et pour les proviseurs, les principaux ou leurs adjoints. Les capacités d’écoute et le sens des relations humaines semblent être une première exigence. Le chef d’établissement doit savoir: “supporter les jérémiades des profs, des parents d’élèves etc, être d’humeur égale quels que soient les problèmes, savoir aussi adapter son relationnel, jouer de la diplomatie, savoir s’adapter à la personnalité des profs mais aussi à tout le milieu du secrétariat, aux ATOSS”. Être à l’écoute ce n’est pas une formule, un requis du bon manager, c’est une dimension fondamentale du métier de personnel de direction. Pour Thierry, proviseur d’une cité scolaire: “une des choses les plus importantes c’est le respect de la personne, aussi bien de l’élève, du prof ou de l’agent”, ce respect se manifeste à la fois par une élémentaire courtoisie dans les relations avec tous les acteurs de la communauté scolaire mais d’abord par la disponibilité, donner son temps, être accessible, ne pas se protéger en s’isolant dans son bureau, aller au devant des acteurs. François, principal de collège, insiste sur la nécessité de savoir nouer des liens de confiance avec tous les acteurs. Un bon chef d’établissement “c’est quelqu’un qui est capable d’avoir de bonnes relations avec tout le monde... Dans le temps, j’ai connu un chef d’établissement qui m’avait dit: “je ne sors pas de mon bureau pour ne pas perdre mon autorité !”. Je vous dis pas comment il a fini, c’est plus pensable, y a 30 ou 40 ans on ne voyait jamais le chef d’établissement, aujourd’hui le chef d’établissement qu’on ne voit jamais, il n’existe pas, enfin il n’exerce plus son métier, c’est quelqu’un qui a pris sa place parce que là aussi, la nature ayant horreur du vide, c’est l’adjoint, le CPE, enfin il y a quelqu’un qui a pris sa place... Actuellement, moi, je pense que 80 % du métier c’est ça, c’est le relationnel.”.

Être à l’écoute ce n’est donc pas seulement satisfaire aux exigences des professeurs, des parents ou des élèves, c’est recueillir des données, des informations pour pouvoir par la suite piloter l’établissement. Savoir écouter les élèves ou les parents permettra, par exemple, aux chefs d’établissement de prendre connaissance d’un certain nombre de dysfonctionnements sur la qualité des cours, la sécurité, la qualité de l’accueil, etc; savoir écouter les professeurs sera l’occasion pour le proviseur ou le principal de repérer les individus désireux de s’investir plus dans l’établissement, susceptibles de proposer ou de monter des projets, etc. La dimension relationnelle du métier de chef d’établissement n’est toutefois pas à sens unique, il ne s’agit aussi de savoir communiquer. Les personnels de direction insistent sur ce point, certains comme Bastien, proviseur d’une Cité scolaire, en font la qualité première du bon chef d’établissement. Le charisme, la capacité à convaincre, à fédérer autour d’un projet et de sa personne sont des ressources incontestables pour réussir dans cette fonction. L’idéal du chef charismatique reste la référence de nombreux personnels de direction et de l’administration qui placent souvent dans les grands établissements des fortes personnalités !

2

A côté de ses qualités relationnelles et communicationnelles, le chef d’établissement doit aussi savoir travailler en équipe et déléguer; les adjoints, on comprend pourquoi, sont très sensibles à la capacité des patrons à travailler collégialement. Les chefs d’établissement sont de plus en plus incités à déléguer dans la mesure où ils représentent l’établissement pour l’extérieur et sont amenés à s’absenter plus ou moins fréquemment pour rencontrer les cadres de l’inspection académique ou du rectorat, les responsables des collectivités territoriales, les autres chefs d’établissement du bassin de formation ou des partenaires du monde associatif et économique.

Comme « premier pédagogue de l’établissement », le chef d’établissement il doit s’intéresser de très près à la pédagogie et aux résultats des élèves. Il est le garant de la qualité du service rendu au public, c’est donc à lui de coordonner le travail des équipes et de réguler les pratiques en interne ou en faisant appel aux corps d’inspection. C’est peut être là que ses qualités relationnelles seront les plus utiles quand il s’agira d’intervenir auprès des professeurs pour exiger de tous des cours construits, un réel suivi des élèves notamment par les professeurs principaux et un traitement équitable au moment des évaluations et des orientations. Si les chefs d’établissement acceptent de jouer ce rôle, ils savent aussi que la liberté pédagogique des enseignants et la maîtrise d’une discipline rend difficile ce contrôle. Comment contrôler le cours d’un collègue quand on est un ancien CPE ou un ancien professeur ayant exercé une discipline différente ? C’est le travail de l’inspecteur, tous l’affirment ! Les chefs d’établissement cherchent dans leur majorité à nouer des liens suivis avec le corps d’inspection pour pouvoir les mobiliser en cas de problèmes.

Une légitimité pédagogique à construire au contact des équipes en s’appuyant sur la recherche en éducation

Plusieurs auteurs (Bardet, Rebaud, Van Zanten, Barrère) et toutes les enquêtes auprès des professeurs l’indiquent : la légitimité en matière pédagogique des chefs d’établissements reste encore largement à conquérir. On le suspecte soit de méconnaître le métier s’il n’ a pas été enseignant soit d’être distancié par la réalité. Faute de pouvoir assurer un service d’enseignement, le chef d’établissement doit selon Claude Rebaud « trouver des occasions d’être un pédagogue au même titre que les enseignants (...) où il exerce des activités de formation directement auprès des élèves ».

Contrairement à une idée répandue, les professeurs désirent que le chef d’établissement investisse le champ pédagogique entendu au sens large, faute de quoi le principal ou le proviseur apparaîtront comme des technocrates distants ! Cette intervention doit se faire avec tact, sous forme de conseils plutôt que d’injonctions et doit, surtout, s’appuyer sur une culture et une réflexion personnelle construite. Le chef d’établissement sera crédible en matière de pédagogique que s’il s’est doté d’une véritable expérience, si par sa formation, sa réflexion, les projets qu’il a conduits ou ses lectures il peut animer le travail de délibération des professeurs sur la base de matériaux et d’une expérience solides. Le champ pédagogique est suffisamment large pour éviter de pénétrer dans le champ strictement disciplinaire, domaine partagé par les professeurs et l’inspecteur pédagogique régional.

C’est notamment en présidant les conseils d’enseignement ou le conseil pédagogique que les chefs d’établissements peuvent construire leur légitimité, sans soute sera-t-elle plus facile à construire dans les collèges et les petits établissements où le chef d’établissement est proche des professeurs et où le corps enseignant moins diplômé, moins syndiqué est davantage prêt à accepter son autorité.

En lycée général, le chef d’établissement devra rester modeste, son intervention sera moins directe, il devra plutôt susciter et encourager le travail de régulation entre professeurs, le choix des coordonnateurs sera important. Dans La République et L’Ecole (Fayard, 2006), l’inspecteur général Philippe Bardet explique que le chef d’établissement peut difficilement intervenir dans le champ pédagogique vis à vis des agrégés des lycées ou des professeurs des classes préparatoires car il est souvent moins diplômé et moins qualifié qu’eux. Il affirme même que les personnels de direction issus des corps des personnels d’éducation ou des instituteurs peuvent

3

être « littéralement terrorisés par [leurs] professeurs et [qu’ils leur restent] pour gagner un semblant de respect qu’à quémander quelque argent pour financer un séjour « éducatif » à Venise ou à Barcelone »

Parce que leur autorité dans le champ pédagogique reste à construire, les chefs d’établissements doivent renforcer leurs connaissances dans ce domaine et argumenter en se situant du point de vue des élèves et des apprentissages. Si les professeurs ont (souvent) une culture disciplinaire poussée, ils ont plus rarement une véritable culture générale en matière de pédagogie (sociologie de l’éducation ou sciences de l’éducation), ce point de faiblesse peut devenir « un atout » pour le chef d’établissement qui veut investir le champ pédagogique. D’ailleurs, le recensement des pré-notions des enseignants en matière de redoublement, de réussite scolaire, d’orientation, de rapport au savoir...montre tout le travail qui reste à faire pour fonder l’action pédagogique des professeurs sur des les acquis de la recherche plutôt que sur leurs représentations ! Sur ce plan la formation continue des professeurs est coupable de graves déficiences !

Une charge de travail et des responsabilités mal mesurées par les enseignants

S’il n’y a pas véritablement de différences entre les professeurs et les personnels de direction concernant les qualités que doit mobiliser un bon chef d’établissement. Un point toutefois mérite d’être relevé, selon les proviseurs, les principaux ou leurs adjoints, les professeurs ne se rendent pas compte de la charge de travail qu’ils ont, ils ne mesurent pas la quantité de travail qu’ils doivent déployer pour piloter l’établissement. Les professeurs ont tendance à oublier qu’en dehors de la pédagogie les chefs d’établissement doivent s’occuper des locaux, de la restauration, de la sécurité des élèves et des personnels, etc.

Les chefs d’établissement sont les premiers responsables sur le plan juridique, ils aimeraient bien que les professeurs assument leur part de responsabilités et encadrent rigoureusement les élèves dans la classe, lors des interclasses ou quand ils organisent des sorties. Ce thème est souvent source de conflits, les professeurs considèrent tous ces rappels à l’ordre comme la volonté des personnels de direction de se décharger de leurs responsabilités ou comme la manifestation d’un esprit tatillon et bureaucratique. La question juridique devient une obsession pour les administrateurs locaux même s’il faut, comme le rappelle François, principal de collège, savoir se donner des marges de manœuvres et accepter d’assumer des responsabilités : « Quand j’étais stagiaire, il y a presque 30 ans, il y avait un inspecteur général, c’était une dame qui avait beaucoup de bon sens, [elle nous avait dit] “si vous ne voulez pas travailler, il y a une solution: appliquez les textes à la lettre, vous trouverez toujours un texte qui vous interdit ce que vous allez faire dans la minute suivante, toujours ! ».

Pour approfondir

-Référentiel des personnels de direction (http://www.education.gouv.fr/bo/2002/special1/default.htm)

-L’EPLE et ses missions, rapport de l’Inspection Générale http://www.education.gouv.fr/cid4527/l-e.p.l.e.-et-ses-missions.html

-BARRERE Anne, Sociologie des chefs d’établissement, PUF, Août 2006

-MAMOU Gérard, Les chefs d’établissement du second degré in Le Système éducatif en France, Les notices de la documentation française, Août 2006

-REBAUD Claude, Y a-t-il un pilote dans l’établissement? in Revue Pouvoirs (N°122), Septembre 2007

-VAN ZANTEN Agnès, RAYOU Patrick, Enquête sur les nouveaux enseignants, Bayard, Août 2004

4

Écrire un nouveau commentaire: (Cliquez ici)

SimpleSite.com
Caractères restants : 160
OK Envoi...
Voir tous les commentaires

Commentaires

15.11 | 20:42

test

...
11.10 | 01:06

Bonjour ma chère cousine.
Je vous lis régulièrement sur le site web.

Randa El Rammouz, EAO
Enseignante agréée de l'Ontario
Canada

...
24.01 | 03:20

http://www.carolechamounelbared.com/225420940

...
17.01 | 12:59

il a pas de carte mentale!!!!

...
Vous aimez cette page
Bonjour !
Créez votre site web tout comme moi! C'est facile et vous pouvez essayer sans payer
ANNONCE